La musique comme remède accessible
par Mélanie Coltel
20 juin 2024

Dans nos sociétés en pleine effervescence, la musique nous motive, nous fait vibrer et voyager à travers son univers sonore. Elle accompagne chacun de nos pas, enrichit nos moments les plus ordinaires, éclaire nos journées les plus sombres et célèbre nos instants les plus mémorables. Mais au-delà de son aspect motivationnel et réconfortant, pourrait-elle être une alliée de taille pour la santé mentale ? Aurait-elle le don de guérir nos maux, d’agir sur la mémoire et d’apaiser la douleur ?

L’écoute et l’apprentissage de la musique dès le plus jeune âge 

« La musique est ce qu’il y a de plus important dans la vie », affirme le Dr. Ibrahim Baltagi, qui a étudié les effets de la musique sur le cerveau des tout-petits. Selon lui, la musique ne se contenterait pas seulement de bercer nos âmes, elle jouerait aussi un rôle crucial dans le développement cérébral du fœtus. C’est notamment entre la seizième et la dix-huitième semaine de grossesse que le bébé a la capacité d’entendre les sons, et à partir de la vingt-quatrième semaine que ses oreilles se développent et que sa tête commence à bouger en réaction à certains bruits et à certaines voix.

Écouter de la musique pendant la grossesse aurait des effets apaisants et réconfortants, tant pour le parent que pour l’enfant à naître. Le Dr. Ibrahim Baltagi suggère ainsi l’écoute de mélodies douces qui inspirent le bonheur – comme les berceuses, les comptines, la musique classique, ou encore le jazz – et ce, même une fois l’enfant né·e. Une musique lente, douce et répétitive ralentit le rythme cardiaque du bébé et lui permet de « respirer plus calmement et profondément ». En effet, des enfants de neuf mois ont déjà la capacité de distinguer les musiques tristes des musiques joyeuses, et de réagir à ces dernières.

Dans les années qui suivent la naissance, la musique stimulerait également tous les domaines de développement de l’enfant en le dotant de compétences nécessaires pour l’acquisition des langues, pour la lecture, etc. Et l’apprentissage d’un instrument de musique lui faciliterait, en parallèle, la maîtrise des mathématiques – d’où la fameuse phrase de Leibniz, philosophe et mathématicien : « La musique est un exercice d’arithmétique secret, et celui qui s’y livre, ignore qu’il manie des nombres. »

Toujours selon le Dr. Ibrahim Baltagi, « le fait d’écouter de la musique ou d’en jouer avec d’autres personnes est une activité sociale en soi ». De ce fait, elle aurait le don de développer les compétences sociales des enfants et de les aider « à s’exprimer et à partager leurs émotions », et réciproquement, à créer du lien avec leur entourage dès leur plus jeune âge. « Il y a plusieurs mécanismes qui permettent à la musique d’influencer notre aptitude à établir un lien avec l’autre, en touchant les circuits cérébraux associés à l’empathie, à la confiance et à la coopération, ce qui pourrait expliquer que la musique ait survécu dans toutes les cultures du monde. » 

En grandissant, la musique peut devenir une fidèle compagne de route, qui captive nos sens, nous transporte à travers un océan d’émotions, tisse des liens avec nos souvenirs les plus intimes… Selon la psychologue Isabelle Peretz, il existe cependant certaines « prédispositions » pour être sensible à la musique, car « ce que l’on ignore souvent, c’est que le bébé naît avec un cerveau équipé pour répondre à la musique, et de manière assez sophistiquée ». Elle souligne qu’une petite partie de la population serait touchée par l’ « amusie congénitale », c’est-à-dire qu’environ 2,5 à 3 % des individus trouvent la musique inintelligible et dépourvue de sens, et son écoute les laisserait même indifférent·es.

Santé, bien-être et musique

Si la musique est connue pour adoucir les mœurs et nourrir l’esprit dès les prémices de la vie, elle pourrait avoir le don de prendre soin de notre santé physique et mentale.

Un frisson, une larme, un serrement de gorge, un boost d’adrénaline… C’est ce que la grande majorité de la population ressent lorsqu’elle écoute une mélodie, des couplets ou encore un refrain. « Le fait que la musique génère des émotions, c’est quelque chose que l’on sait depuis un moment déjà, mais [aujourd’hui] plus que jamais, les personnes ont besoin d’espace et ont besoin de remèdes accessibles », explique la musicienne Frieda, dans le podcast Girls Don’t Cry. Elle souligne que la santé mentale est devenue un sujet « mainstream » au sein de notre société, entrant dans le domaine de la pop culture, où l’on inciterait les personnes à prendre soin d’elles par elles-mêmes. « C’est une dynamique un peu individuelle et, justement, on a besoin d’initiatives plus collectives », ajoute l’artiste.  

Ces initiatives collectives ont notamment été mises au devant de la scène lors de la pandémie de Covid-19, alors que nous nous confinions pour nous protéger d’un virus venu d’ailleurs. Durant une période qui pouvait être synonyme de solitude pour certain·es, la musique nous a démontré son pouvoir de réconfort et de connexion sociale.

Au fur et à mesure des jours, des concerts improvisés se font entendre depuis les balcons des immeubles, égayant les rues désertes et silencieuses de leurs mélodies harmonieuses et spontanées. Comme Cyril, des musicien·nes en quarantaine jouent désormais pour un tout nouveau public : leurs voisin·es. Il a d’ailleurs confié à Radio France qu’il y avait « une ambiance particulière, beaucoup de monde sur les balcons et une énergie et une écoute très particulières », avant d’ajouter que « parfois après la musique, les gens restaient au balcon avec un verre et se mettaient à discuter. Il y avait un vrai lien qui ne se serait pas créé si tout le monde avait continué son train-train quotidien ».

Tout au long de ce confinement mondial, les mélodies se multiplient, les concerts aux balcons s’étendent même jusqu’au sein des hôpitaux, où le personnel médical se met à chanter en plein service. Petit à petit, la musique devient une nouvelle forme de soutien et de partage parmi la population. Au même moment, les performances musicales explosent sur la toile avec des concerts virtuels d’artistes. Sur des réseaux sociaux comme TikTok, Instagram ou Facebook, des internautes unissent leurs talents à distance, en vidéo, pour respecter les gestes barrières. Du côté des médias, la plateforme franco-allemande ARTE met gratuitement à disposition de ses spectateur·ices des concerts en streaming pour pallier la fermeture des lieux culturels musicaux tout en continuant à faire vivre la musique dans les esprits de chacun·e.

Depuis le premier confinement, un intérêt particulier pour le bien-être et la santé – mentale et physique – a par la suite émergé au sein de la population. Cette période d’isolement a poussé de nombreuses personnes à repenser leur équilibre et à préserver leur sérénité. Aujourd’hui, en réponse à cette prise de conscience croissante, des auteur·es-compositeur·ices comme Desirée Dawson ou des musicien·nes comme Malte Marten intègrent des techniques de guérison traditionnelles ou utilisent des instruments propices au voyage intérieur, à l’apaisement et à la relaxation dans leurs performances, afin de transformer la musique en remède accessible au plus grand nombre. Mais la musique peut-elle aussi être utilisée en thérapie ?

Musicothérapie : utiliser la musique pour soigner nos maux

Beya Barkous, musicothérapeute clinicienne à Boulogne Billancourt, nous explique que « la musique est un moyen très puissant, qui touche trois aspects fondamentaux de l’humain » : le corps, les émotions et la spiritualité. De ce fait, elle aurait un pouvoir indéniable sur notre corps, en agissant notamment sur le rythme cardiaque comme nous avons pu le voir avec le développement de l’enfant, mais aussi en modifiant les hormones et en favorisant la circulation sanguine. Beya Barkous ajoute qu’elle serait « la langue des émotions » puisqu’elle exprime parfois mieux nos propres ressentis que de simples mots pourraient le faire. « On le comprend surtout dans les films où l’on remplace les mots par des musiques dans les scènes romantiques, de suspens, etc. » Quant à la spiritualité, « dans toutes les religions du monde, on chante les prières, les rites et les traditions chamaniques, soufies, bouddhistes ».

Dans le monde clinique, l’on parle de musicothérapie lorsque la musique est utilisée « dans le cadre du soin, de la rééducation ou de l’intégration. Le musicothérapeute suit un protocole prédéfini avec une équipe médicale pour accompagner des patients », ajoute Beya, avant de préciser qu’ « il existe deux types de musicothérapie : la musicothérapie active et la musicothérapie réceptive ».

D’un côté, la musicothérapie active engage les patient·es dans l’expression créative à travers la musique. L’objectif est donc de libérer leurs émotions sans recourir au langage, qui peut parfois nous limiter dans l’expression de nos ressentis personnels. Cette discipline de santé voit la musique comme un outil pour créer, improviser, imaginer avec l’aide d’un instrument, de la voix ou d’un ou plusieurs objets. Par exemple, Beya Barkous nous parle de la « communication sonore non verbale », qu’elle pratique avec ses patient·es. Durant cet exercice, elle propose au groupe différents instruments « faciles à jouer », comme des instruments à percussion, à cordes ou à vent ; et leur demande « de communiquer à travers le jeu musical, sans parler pendant cinq minutes ». Cet exercice est enregistré pour pouvoir, par la suite, le réécouter et l’analyser en groupe. « Il s’agit d’un exercice très puissant, car il renforce les liens, résout des conflits et donne des éléments sur l’inconscient collectif du groupe, mais aussi de chacun à travers la façon de jouer et le choix des instruments, dans une ambiance ludique et détendue. »

De l’autre côté, la musicothérapie réceptive s’axe plutôt autour de l’écoute et de la réception de la musique, favorisant la relaxation, la concentration et la créativité. Lors de ces exercices, il est possible de ressentir des émotions très intenses ; et la véritable puissance thérapeutique de la musicothérapie réceptive se montre lorsque nous laissons nos émotions s’exprimer librement et que nous nous permettons de les vivre pleinement. Ces exercices seraient bénéfiques pour les personnes souffrant d’anxiété, de stress, de troubles du sommeil, d’Alzheimer, de douleurs chroniques, etc. Une étude a d’ailleurs démontré l’efficacité de la musique dans la réduction du niveau d’anxiété au sein d’un groupe d’adolescentes hospitalisées pour anorexie mentale restrictive. De ce fait, les chercheur·euses ont constaté que des séances de musicothérapie hebdomadaires permettaient d’apaiser la fréquence cardiaque des adolescentes lors de la pesée. Dans la même lignée, le dispositif médical Music Care permet aujourd’hui aux médecins de prescrire, en plus des médicaments, des séances musicales pour les patient·es afin de réduire les consommations médicamenteuses et d’éviter la surmédication.

La musique serait aussi un outil majeur pour stimuler la mémoire chez les personnes plus âgées. Des recherches de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), l’Université de Genève (UNIGE) et la Haute école de santé de Genève (HES-SO Genève) ont notamment démontré que des cours de piano et de sensibilisation musicale auraient stimulé la production de matière grise – un élément clé pour les fonctions de langage, mémoire, motricité, etc. – au sein d’un groupe de retraité·es.  

« La musique a été le moyen de démontrer que ces patients avaient encore des capacités de mémorisation qu’on n’avait pas soupçonnées, elle en a même été le révélateur essentiel », affirme Hervé Platel, professeur de neuropsychologie, à propos de personnes âgées affectées d’une maladie neurodégénérative comme l’Alzheimer, par exemple. Ce dernier est connu pour avoir exploré l’impact de la musique sur la mémoire en utilisant la neuro-imagerie. D’après ses recherches, la pratique musicale pourrait non seulement stimuler – voire même préserver – « les mécanismes de mémoire sensibles au vieillissement », mais également « retarder les effets délétères du vieillissement [et] apporter une meilleure résistance du cerveau face aux maladies ». Il n’est pas le seul à avoir fait ce constat. La Fondation Alzheimer notifie qu’en plus de sa faculté à raviver des souvenirs et à stimuler la mémoire des patient·es atteint·es d’Alzheimer, la musique leur permettrait aussi de dynamiser leur créativité, de les aider à communiquer et à s’exprimer, de réduire leur niveau d’anxiété, de renforcer leur attention lors d’une activité, et de réduire leur isolement social.

Véritable caresse pour l’âme, la musique participe ainsi à la construction de notre identité et au renforcement de notre santé au fil du temps : de l’enfance à nos vieux jours. Autant de raisons pour l’inclure davantage au quotidien dans nos pratiques et nos sociétés.


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