Six mois sur l’eau en Polynésie
par Chloe Glad
26 juin 2023

Là-bas, il y a plus d’eau que de terre, et plus de poissons que d’humains. La Polynésie française, territoire liquide vaste comme l’Europe, révèle de bien jolis trésors lorsqu’on l’aborde par la mer. Journal de bord de six mois de navigations et de rencontres, de Tahiti à Maupiti.

Tahiti—Moorea : première étape vers l’Ouest

La baie d’Opunohu reçoit notre ancre sans ciller. Il n’y a pas un bruit, hormis le clapot tapant la coque. Tahiti, c’était il y a quelques heures seulement, mais ça a déjà la couleur d’un vieux souvenir. Moorea a attrapé notre cœur, avec ses montagnes s’étirant, s’étirant, à mesure que les vagues nous poussaient vers ses côtes, comme s’il n’y avait, en fait, pas d’autre destination possible. 

On explore ses fonds marins, puis le quartier. On découvre, entre rires et circonspection, les sandwichs (baguette nouilles chinoises) et les pizzas (hachis frites roquefort) du coin. Quelques hibiscus secoués par la brise viennent terminer leur course contre le bateau, alors évidemment, on est séduit – une baie qui nous offre des fleurs ! La lumière décline. Soudain, la vallée s’éveille.

Deux femmes portant des fleurs

Credit photo : Chloe Glad

« C’est une façon de vivre, de faire, d’être communauté que je cherchais. Ce que j’avais imprimé de mon enfance, huit ans passés dans un tout petit village en Moselle »

Moorea—Huahine : nuit blanche sur l’océan

Le soleil tombe vite, à bâbord, tandis que la lune, toute ronde, toute or, s’installe sur tribord. Les astres changent de quart, eux aussi. Cela fait presque dix heures qu’on a laissé Moorea dans le sillage ; quatre que l’on a croisé les derniers pêcheurs, leur potimarara filant vers le weekend, le repos, la terre ferme, du thon et du mahi mahi plein les glacières. Ça fait bizarre de se dire que nous, on s’éloigne de tout ça, et que c’est par choix.

Nous sommes des anomalies dans le paysage. Des oiseaux masqués frôlent notre mât ; en fait, ils nous étudient. Au-dessus d’eux, dans le fond du ciel, un long trait blanc se dessine, avec un tout petit avion au bout. J’aime imaginer, penché sur son hublot, un enfant qui nous regarderait flotter au milieu de cette immense baignoire.

Et puis elle apparaît. Une île ! Non, deux ! Huahine Nui (grande Huahine) à droite, Huahine Iti (petite Huahine) sur sa gauche. Elles sont bien là. On se retourne ; Moorea est toujours visible elle aussi, malgré plus de 80 kilomètres parcourus. On sourit. On est vraiment peu de choses.

Le vent est trop faible. Notre voile d’avant fait flapflapflap, c’est lamentable, et en plus, ça l’abîme. On se résout à aller chercher la clé du moteur, et le thermos.

On parle de notre enfance aux étoiles, on mange beaucoup, on dort un peu. On guette les gros nuages noirs derrière, devant, et aussi un peu sur les côtés. On est dans une zone de rencontre de vents contraires, et c’est toujours un peu brouillon là-dedans, alors on a la tête comme une girouette, attentifs aux respirations de l’océan.

Au loin, des lumières vertes s’allument : un bateau s’éloigne de Huahine. Puis une blanche, très loin derrière nous : un voilier nous suit. Le moteur nous amène finalement trop tôt devant la passe de Huahine. On visait le petit matin, histoire d’y voir un peu quelque chose. Alors on fait des ronds dans l’eau, pour attendre le soleil, pour ne pas s’endormir. C’est frustrant, de cramer du diesel “pour rien”. 

A l’Ouest, les îles sœurs Raiatea et Tahaa découpent l’horizon. Il est 4H30, la mer est lisse, l’aube est pâle. Par vagues, le parfum des frangipaniers s’invite sur le pont. Nous sommes encore à plus d’un kilomètre des côtes.

Bananes et pommes à Raiatea

Ce 1er janvier 2022, un fermier nommé André nous a gavés comme des dindons des fruits de son fa’a’apu, son potaverger, avant de nous offrir à peu près un million de bananes selon les chiffres de la police. En allant distribuer les 999 456 restantes aux bateaux alentours, on croise un homme avec un coquillage autour du cou et un accent suisse, puis un couple de soixantenaires partis de San Francisco. C’est l’anniversaire de madame, elle est vêtue d’une longue robe blanche. Elle sort une boîte de Belgian chocolates pour l’occasion.

En se promenant en vélo, on croise des pommiers en bord de route. Des pommes ? Vraiment ? Je stoppe ma course, un gars de Huahine me voit. “C’est ça que tu regardes ?”, il dit en me tendant le fruit. “C’est ahi’a. Goûte !” Il a trois gousses de vanille dans l’autre main. “Je reviens du champ. Tiens, c’est pour toi.” Je refuse, je murmure que c’est cher, la vanille, je ne peux pas accepter, mais il est déjà parti, hilare : “J’en ai plein.”

Entre ces deux souvenirs, il y a une traversée : de Huahine à Raiatea, un poil agitée. Une houle courte, croisée, désordonnée, et encore plus à l’approche de la passe d’Iriru, notre porte d’entrée vers Raiatea. Là, les fonds remontent vite, c’est un véritable trampoline à vagues, qui doublent soudain de taille. On surfe, ça déferle tout autour de nous. Les motu (les îlots) balisant les bords de la passe sont à deux cent mètres l’un de l’autre. D’un coup, ça ne nous semble plus si large que ça.

Credit photo : Chloe Glad

Tahaa sous le déluge

Nous aussi, on l’aura eu, notre confinement.

Pendant une dizaine, une douzaine de jours, on a vécu des pluies incessantes, froides, fourbes, et puis du vent tout pareil. La baie d’Haamene devenait de plus en plus brune, de plus en plus pâteuse, à mesure que les hectolitres de boue s’y déversaient. Mais le pire, c’était de ne pas pouvoir ouvrir les hublots : Hello humidité et moisissures, Ia orana petits draps trempés ! 

Tu t’adaptes. Tu places des casseroles partout—au moins, on a de l’eau douce pour quelques semaines. Tu utilises peu les appareils électriques, puis plus du tout, car tes panneaux solaires hivernent. Tu lis, tu joues aux cartes, tu rêves. Tu rêves au doux moment où tout sera sec, lumineux, brûlant.

Et puis, une après-midi, la pluie s’arrête un peu plus longtemps que la veille. Le ciel est un peu moins sombre. La supérette sort son panneau rouillé, quelques personnes s’aventurent sur des trottoirs lessivés, un bateau part vers le large. Bientôt, on pourra aller jouer dehors.

Il ne faut rien faire

L’orage approche. Je frotte mes paupières, brutalement tirée d’un rêve. Il y a des éclairs, beaucoup, partout, qui font vaciller les étoiles. À chaque flash, on recommence le décompte. Un, deux, trois… Un, deux… Un, deux, trois, quatre… U…KABOUMMM. Une rafale monstrueuse couche le bateau, la chaîne de notre ancre se raidit, et tout valdingue autour de nous dans un boucan d’enfer. Il n’y a rien à faire, il ne faut rien faire. Serrer les dents. Se prendre la main. Blottis l’un contre l’autre sur nos planches de bois, seul isolant valable face à la foudre, on attend. Un, deux, trois…

Credit photo : Chloe Glad

Trois mois à Bora Bora

“Bora Bora, c’est vraiment décevant,” on a entendu quelques fois. Mais, mais… On parle bien de la même île ?

Oui, Bora Bora a plein de touristes tout crémeux qui plongent comme des briques, plein de paillotes hors de prix qui colonisent le lagon, et puis des gros bateaux de croisière qui font du bruit. Ouais, y’a pas de trottoirs, et une fois, j’ai récupéré un frigo qui flottait là où nagent les touristes tout crémeux. Parfois il n’y a pas d’essence pendant plusieurs jours, et tout est un peu plus cher—mais enfin, dépose ta Danette et ton Pastis, on voit ensuite.

Bora Bora a des raies manta géantes, des raies aux robes léopard, des raies si curieuses, des raies qui brillent sous les rayons du soleil. Bora a des sommets abruptes qui rendent silencieux, et des lagons-horloge qui donnent l’heure selon leur couleur (bleu roi : presque midi). Bora Bora a des gens qui élargissent le cœur.

À notre arrivée, des dauphins sont venus nous saluer, puis on s’est amarré à la première bouée venue, entre une bande de sable et un motu tout de vert vêtu. On en n’a pas bougé ; c’était il y a des semaines. Le matin, ça sent bon le feu de palmes, et la nuit, on entend les poissons chasser contre la coque, tout près de nos oreillers.

Mais voilà, demain, on repart. Maupiti, petit point sur l’horizon, nous intrigue, nous séduit, nous effraie aussi un peu. Sa passe, en forme de goulot minuscule, est réputée capricieuse. Si les vagues y dépassent deux mètres, elle devient infranchissable ; il faut alors faire demi-tour et se rabattre sur la terre la plus proche, à plusieurs heures de là.

Demain, on repart. J’ai du mal à dormir.

Credit photo : Chloe Glad

« Bora Bora a des raies manta géantes, des raies aux robes léopard, des raies si curieuses, des raies qui brillent sous les rayons du soleil. Bora a des sommets abruptes qui rendent silencieux, et des lagons-horloge qui donnent l’heure selon leur couleur (bleu roi : presque midi). Bora Bora a des gens qui élargissent le cœur. »

Maupiti, tout à l’Ouest de la Polynésie

Ces trois dernières semaines ont coulé calmement à Maupiti, confetti au milieu de l’océan, 1 200 habitants environ. Ici, tu es loin de toutes les sirènes du monde  - c’est pas moi, mais Olivier de Kersauson qui le dit. Tu n’as pas le même sens des choses, du futur, du passé, de la vie. Les semaines sont rythmées par l’arrivée du bateau, qui amène cuisses de poulet, Nutella, ferro-ciment, vélos. Par la messe, par les petits coucous qui livrent les popa’a, les touristes. Par le vent, qui autorise ou ferme l’accès à l’île. Par les ma’a tahiti, repas du dimanche gargantuesque, où on oublie la semaine, le travail, soi-même, pour mieux tous se retrouver.

C’est une façon de vivre, de faire, d’être communauté que je cherchais. Ce que j’avais imprimé de mon enfance, huit ans passés dans un tout petit village en Moselle, une centaine d’habitants et autant de poules  - il y avait un peu de ça ici. Les gens se parlent. Les gens n’ont pas peur de parler, comme ça, pour rien, pour voir. On peut échanger sans s’engager, inviter un inconnu chez soi à déjeuner, sans se sentir obligés de réitérer le week-end suivant. En Europe, on t’alpague dans la rue, tu te demandes quel est le projet derrière. Alors on se croise en s’évitant, on parle en surface, on ne dit plus bonjour et on ne regarde surtout pas celui à côté de nous sur le trottoir, dans le bus, au magasin. On se fuit poliment.

Ici, le default mode n’est pas le même. Il y a une candeur, une habitude d’être simplement bienveillant avec l’autre, sans chercher contrepartie. Être présent, sans artifice, un bref instant. Rien de plus — c’est déjà beaucoup.

Credit photo : Chloe Glad

Rien n’a changé et tout est différent

Et bien voilà. Six mois de navigation dans les îles de la Société qui touchent à leur fin dans cette jolie baie d’Opunohu. C’est étrange, grisant même, de jeter l’ancre à nouveau ici. La baie est toujours aussi belle, elle sent toujours la mousse et le fruit trop mûr—elle n’a pas changé. C’est nous qui sommes différents.

Cette dernière nuit en mer était difficile. Un couvercle de nuages opaques nous volaient la lune, qui, vexée probablement, est allée se coucher sans un bruit. Il faisait noir, si noir. C’était comme un rodéo dans un four, le bateau tressautant entre le beaucoup-de-vent et le pas-de-vent, se faufilant à travers les gouttes comme il pouvait. Quand l’air chaud devenait soudainement très froid – signe d’une pluie imminente – je croisais bêtement les doigts, dans l’attente de l’inéluctable, au milieu de cette mer d’encre qui dissolvait le temps.

Et puis, comme toujours, le jour finit par se lever. Et tout est bien.

On pense à la suite, à ce qu’on a fait, à tout ce qu’on a vécu. Des rencontres impromptues, formidables. Des randonnées en haut de cordes et de pics qui font trembler les genoux. Beaucoup de rires et de mangues juteuses et de requins timides. Et puis des moments calmes, d’entre-deux, où il ne se passe pas grand-chose. Sauf la vie.

 

 

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Photos : Chloe Glad