Le tågskryt : ceux qui sèment prennent le train
par Stéphanie Thiriet
4 septembre 2023

« Ma plus belle aventure solo de 2022, rallier Paris-Budapest en 13h de train… », «  Je vous raconte mon voyage vers la Suède en train », « Je viens de traverser l’Europe en train, 7 villes visitées ». Sur Instagram ou LinkedIn, Célia, Théo, Mathilde détaillent en images et en mots leur itinéraire sur les rails. Et si les trajets semblent fastidieux, leurs mines sont ravies et leur retour élogieux : « hâte de repartir », « mon rituel favori » … En valorisant un mode de transport ferré, ils s’inscrivent dans le « tågskryt ». Tagsk… quoi ? Ce néologisme venu de Suède, désigne la fierté de voyager en train, en considération de son faible impact carbone. Apparu à la période post-covid, il pourrait bien être le mot d’un changement de paradigme.

Ce changement de paradigme, Benjamin Martinie l’appelle de ses vœux. Rien d’évident pourtant quelques années en arrière, alors qu’il s’était créé son métier de Youtubeur baroudeur, sous le pseudonyme Tolt en voyage. Habitué à mettre en lumière des destinations, rémunéré pour cela, ses collaborations liées à l’avion lui apportaient 50 % de son chiffre d’affaires. Mais en 2020, c’est l’atterrissage : il annonce renoncer à emprunter ce moyen de transport. « Question de dissonance cognitive » glisse-t-il. 

À la lueur de cette bonne résolution pour l’environnement, il repense sa manière de voyager. Lui-même en quête de nouveaux circuits, désireux de parler à une audience plus large et avec l’envie de « quelque chose de plus collectif », il lance Hourrail en mars 2023, un media associatif pluriel. Ce dernier met à disposition en ligne un outil pour organiser son parcours en train, avec une recherche par villes de départ et de destination. En résultat : les meilleures options disponibles et un renvoi vers les sites de réservation les plus adaptés. 

Cette initiative, citons également sa cousine Mollow, répond à une demande peu quantifiée. Soutenue par les expériences partagées des bénévoles et des partenariats rémunérateurs, elle fluidifie l’information, synthétise et harmonise les trajets possibles en train en France et à l’étranger. Cela n’a l’air de rien ; pourtant à ce jour sur le site de la SNCF, les propositions d’itinéraires à l’international sont peu optimisées et les possibilités de réserver en direct les billets adéquats sont limitées. 

Réécrire la partition du voyage

La volonté de remettre le train au cœur des déplacements est intrinsèquement liée à la prise en compte de l’empreinte CO2 élevée de l’avion. 70 ans en arrière, les piètres performances de celui-ci décourageaient de l’emprunter : 23h50 pour un Londres-New-York, le prix du billet équivalant parfois les 20 000 €, un confort sommaire et un volume sonore assourdissant. Mais grâce aux avancées technologiques, il a su séduire. Les premières compagnies low-cost arrivent au milieu des années 80 en Europe, et connaissent une ascension fulgurante dans les années 2010. En 2015, l’offre à bas coût représentait 30 à 35 % du marché court et moyen-courrier en France versus 6 % en 2002 (selon les rapports d’activité de l’Union des Aéroports Français et d’Eurocontrol/Stat). Nonobstant le bât blesse : l’avion dépense 20 à 60 fois plus de carbone que le train. Exemple sur un Paris-Rome : il chiffre à 198 kg de dépense CO2 versus 3,4 kg pour le TGV. 

Alors sommes-nous condamnés à rester chez nous ? Loin de là. Les passionnés de vadrouille en mobilité douce prennent en traître cette idée qui consisterait à dire que se passer de l’avion signerait la fin du voyage. 

Parmi eux, Samuela Burzio. En 2020, elle décide de se rendre au pays du Soleil levant… elle se souvient : « On voulait aller au Japon, vers les Jeux Olympiques, en entremêlant la passion du voyage et le fait de décarboner ». Le Covid a eu raison de ce projet… mais en a fait naître un autre : Once Upon a Train.

« Cette association a pour ambition de changer les narrations, de poser la question : que cherchons-nous à l’autre bout du monde ? Nous avons pour valeur le slow car l’urgence est désormais au ralentir, la planète et l’humain appellent à reprendre conscience… mais sans renier le fun » explique l’ancienne juriste. Celle qui se décrit comme « de la génération Ryanair, celle du voyage vu comme une consommation de lieux » complète : « Nous pouvons mettre de la joie dans nos actions : il est trop tard pour être pessimiste ». 

Redéfinir le temps de vivre

Une optimiste ? Louanne, alias LouanneManshow sur les réseaux, dit d’emblée « kiffer le train » et ne tarit pas d’éloges à son sujet : « il est accessible, permet d’aller partout, offre beaucoup de liberté, immerge dans la culture d’un pays, permet des rencontres de ouf » …

Fin mai, elle a choisi d’aller retrouver un cabanon familial, celui dans lequel « (ses) grands-parents ont vécu leurs « meilleurs souvenirs » » partage-t-elle, et qui se situe sur une plage marocaine. Au départ de la capitale, une échappée ferroviaire, entourée d’amis, jalonnée d’étapes : « Paris, Capbreton/Hendaye, Madrid, et là une mamie nous conseille un passage à Cordoue, où se déroulait la feria, incroyable. Puis Tarifa, Tanger, et Marrakech avec l’arrivée au cabanon, c’était fou de voir ce lieu. Tout était une incroyable découverte ». 

Ces escapades du temps long redessinent une façon de voir le monde. Samuela, passionnée d’écriture, le raconte : « j’aime me poser pour écrire, avec le paysage qui défile c’est propice à la création » et cite quelques vers d’un poème de Constantin Cavafy : « Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en péripéties et en expériences ».

« Jamais le temps passé en train n’est perdu » estime-t-elle, « au contraire, ce sont des moments utiles, inspirants. Alors que l’avion, c’est du temps haché : métro et RER pour se rendre à l’aéroport, contrôle de sécurité… ».

Nolwenn, 27 ans, est parisienne et a pensé ses mobilités : « Je prends le RER au quotidien pour aller au travail. C’est un vrai choix écolo car j’avais le droit à une voiture de fonction que j’ai refusée. Ça m’est arrivé que des amis me proposent un week-end ou des vacances qui nécessitaient l’avion, j’ai décliné ». Léa, qui habite à Nantes, et privilégie le train, éventuellement la voiture en cas de longues vacances, le dit aussi : « l’avion c’est définitivement terminé : manque de confort, attente interminable, risque d’annulation de vols » qu’elle pense être plus élevé que le train, à juste titre : l’année 2022, les suppressions de vols concernaient 3 à 6% d’entre eux, celles des TGV 1,6% (suivant le bilan annuel de l’Autorité de la qualité de service dans les transports, paru en juillet 2023).

Une question de prix

Comme Nolwenn et Léa, 55 % des 18-34 ans se disent prêts à réduire l’usage de l’avion pour des raisons écologiques, mais seulement 25 % d’entre eux seraient au fait qu’il représente le mode de transport le plus consommateur en CO2, selon une étude menée fin 2022 par Greenpeace & l’Observatoire Société et Consommation. 

Alors que cette dernière met aussi en lumière le fait que le prix ressorte comme premier critère pour un choix de voyage, un sondage Harris interactive commandé par le réseau Action climat en avril 2023 conclut que seulement 40 % des usagers considèrent le train économique par rapport à un autre moyen de transport, 58 % souhaitant des prix plus bas. 

Un autre rapport Greenpeace, récemment publié, énonce qu’en France, un ticket de train coûte en moyenne 2,6 fois plus cher que celui pour l’avion. L’organisation préconise la fin des avantages fiscaux dont bénéficie le secteur aérien et imagine un système de taxes solidaires sur les billets d’avion qui seraient allouées au développement d’alternatives bas carbone. Elle se positionne pour « la mise en place d’un “ticket climat” –  forfait qui permet d’utiliser le train (hors TGV) de manière illimitée et à un prix abordable ».

Début juillet, Benjamin Martinie questionne Clément Beaune sur le pass ferroviaire illimité (ou ticket climat) à 49 € mensuels mis en place en Allemagne. Le ministre délégué chargé des Transports annonce réfléchir à une opération similaire à l’horizon 2024. Dans le même entretien vidéo, il évoque des discussions à l’échelle européenne concernant une taxe sur le kérosène, premier carburant utilisé par les avions, à laquelle la France serait donc, selon lui, favorable.

Un avenir prometteur

La récente ouverture à la concurrence du marché ferroviaire français pourrait donner un souffle d’air côté prix. Elle a permis à la compagnie italienne Trenitalia de se positionner sur la ligne Paris-Lyon-Milan et à la Renfe espagnole d’investir les Lyon-Barcelone et Marseille-Madrid. La perte de son monopole pourrait amener la SNCF à baisser ses tarifs et améliorer ses services. L’effet, supposé positif, ne pourra s’évaluer qu’à terme. 

Autre recommandation du compte-rendu Greenpeace, le redéploiement des trains de nuit. En 1981, en France, le maillage du réseau nocturne couvrait tout le territoire : 550 gares étaient desservies (au moins 1 fois par semaine), selon un décompte réalisé par Trains Directs. En mai 2015, une note interne de la SNCF recommande la suppression totale des Intercités de nuit qui ne sont plus compétitifs en raison de la concurrence du covoiturage, des offres aériennes et hôtelières à bas coût ainsi que des TGV désormais très développés. Alors en 2020, seules deux lignes subsistent : de Paris à Briançon et de Paris vers le centre-Sud avec en terminus Albi, Latour-de-Carol ou Cerbère. 

Pourtant, en décembre de la même année, la France se raccroche à la locomotive emmenée par la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche pour un partenariat européen de relance des trains de nuit. En mai 2021, la ligne nocturne Paris-Nice, fermée en décembre 2017, reprend du service. Par ailleurs, Midnight train, une compagnie française, entend proposer des trajets à destination de plusieurs métropoles européennes sous forme d’expérience : le train se transcende en un hôtel roulant. Ce qui ne sera pas sans rappeler quelques lignes emblématiques telles que l’Orient Express ou le Transsibérien.

D’aventures en aventures

François Schuiten est bédéiste et scénographe du musée immersif Train World à Bruxelles. Interrogé par nos confrères de Zadig (numéro d’avril consacré au train, « Une passion française »), il rappelle que « le train était traversé par des imaginaires et des récits puissants. Nous disposons aujourd’hui de moyens extraordinaires pour faire en sorte que tout cela n’appartienne pas au passé. » et imagine : « Il faudrait donner le sentiment au voyageur (…) qu’il goûte un morceau de pays, de région, de rêve. On pourrait attendre une créativité culinaire propre au lieu de destination, des sons reconnaissables, spécifiques à chaque train, une définition musicale subtile, un éclairage. (…) Ce ne serait pas onéreux et on ferait rêver ». 

La part de rêve s’envisage aussi à quelques kilomètres, sur la carte de nos régions. Le media les Others, qui vient de partager un court recueil d’idées d’escapades imaginées à partir des lignes de nuit (cap au Sud ou vers les Alpes donc) inclut dans sa ligne éditoriale un maximum de balades en France, bien souvent en pleine nature, à pied ou à vélo. Ils rejoignent là ceux qui promeuvent la micro-aventure, terme désignant des séjours courts hors des sentiers battus à proximité de chez soi.  

Benjamin Martinie quant à lui développe la série « Tolt en voyage dans les départements », une quinzaine de vidéos à ce jour relatant ses virées dans l’Oise, le Lot, à Calvi… Louane s’en va faire du vélo à Versailles, en partenariat avec le réseau Intercités de la SNCF, qui par ailleurs investit le créneau du marketing d’influence depuis environ 5 ans. Samuela évoque les évènements organisés par OUAT durant lesquels les promenades et les ateliers d’art et d’écriture invitent à « expérimenter le ralentissement par le vécu ». Et Nolwenn relate : « J’ai décidé de passer mes congés en France ou en Europe proche. Je n’ai pas l’impression d’être frustrée : j’ai découvert le voyage à vélo et c’est devenu 2/3 de mes vacances ». En majorité issus des générations Y et Z, ces adhérents au tågskryt, loin d’être malheureux, remettent la locomotive au milieu des rails. Une façon renouvelée de voyager qui permet aussi de donner une chance au hasard et la sérendipité : difficile d’écrire à l’avance toutes les péripéties de ce type d’aventures, qui laissent bien souvent des souvenirs mémorables.  


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